Le Chien de Dieudonné 
    Le citoyen Donnadieu, Dieudonné Donnadieu, aurait très bien pu aller au delà de la retraite et de la mort sans jamais se révolter. Puis le gouvernement ordonna le service militaire obligatoire pour les chiens.
    Dieudonné possédait un petit téquel roux, aux longs poils frisés, aux oreilles alertement pointues, et à la langue quelquefois pendante. Il était loin de se douter, cinq ans plus tôt, en allant inscrire Minou au Grand Registre Canin, que cela en arriverait là. La radio avait parlé d'une simple mesure de protection contre les chiens errants. Aujourd'hui, de plus en plus de maîtres flairent de la préméditation là-dessous.
    Son propre service, Dieudonné l'avait supporté assez bien. Il était à cette époque-là sagement patriote et, sans être un athlète, suffisamment bien bâti. Il fut d'ailleurs rapidement placé dans un bureau. Aussi son chef de groupe n'aurait jamais pu croire qu'il eut pu tourner déserteur aujourd'hui, ou presque, antimilitariste en tous cas.
    Il faut dire que Minou était un toutou assez fragile, délicat comme souvent les chiens de race, et habitué au luxe et aux tendresses de Madame Donnadieu, du vivant de celle-ci. Et Monsieur Donnadieu n'aurait jamais pensé emmener ce chien-là à la chasse. Aucun chien, en vérité.
    Jusqu'au jour où la conscription fut décrétée. Pris de justes craintes, il emmena dès lors Minou en promenade quotidienne dans les bois voisins, et il était intéressant de croiser maître et chien pataugeant bien délicatement dans la même boue.
    Il est après tout normal, pensait-il encore, que ces bêtes oisives, nourries-logées-bichonnées par des propriétaires, à côté de ça douées d'un flair remarquable, servent à quelque chose en tant de guerre. (N'était-ce pas aussi pour ces petits chéris, pour protéger leur art de vivre et l'occidentalité de leur culture, qu'on essayerait de la gagner ?) Il est donc régulier, continua-t-il à penser jusqu'à ce que trop d'évènements ne le choquent, qu'on apprenne un peu Minou à pister des colonnes de pillards russes.
    Il était triste malgré tout, pas très rassuré, en conduisant son téquel au Grand Chenil de l'Armée de Terre. Et son inquiétude s'amplifia lorsqu'il fut devant la nouvelle niche de Minou. De niche, pour dire vrai, il n'en avait jamais eu, mais une corbeille en osier, dans le salon. Il allait sûrement souffrir, sur cette grande dalle de béton déjà semée de crottes...
    Minou fut pourtant plus débrouillard qu'on ne s'y serait attendu. Après même pas deux semaines de « classes » il s'évada, au cours d'une séance d'apprentissage, et parvint à retrouver la route de la maison tout seul.
    Mais Dieudonné, l'ayant vu revenir si maigre, si crotté, et tondu comme un agneau de juin, ne l'a toujours pas renvoyé au chenil militaire, cela malgré les injonctions répétées de gendarmes mandatés, et il s'apprête maintenant à fuir avec l'animal en Angleterre, pays où le service ne leur est toujours pas obligatoire, et bien que l'importation d'animaux vivants y soit fortement contrôlée.
    L'anecdote en a surpris plus d'un.
Mise en ligne : mardi 4 mai 2010, 13:33
Classé dans : Enfance du N  |  1986 et avant

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